Réhumaniser le travail, redonner du pouvoir d’agir : la vision des Émergences pour 2040
Il y a des associations qui parlent du monde de demain. Et il y a celles qui commencent à le construire aujourd’hui.
Fondée en mai 2025, l’association Les Émergences est présidée par Jérémy Lamri. Elle porte un projet de société ambitieux et réaliste à l’horizon 2040.
Directeur général bénévole et membre du Bureau des Émergences, Alexandre Delmas défend une conviction : le travail ne devrait pas être la partie de la vie que l’on subit en attendant le reste, mais un lieu possible d’épanouissement et de contribution.
Systémicien des organisations, il accompagne depuis dix ans des start-up, des grands groupes et des dirigeants pour les aider à créer de la valeur économique et sociale, sans que l’une se fasse au détriment de l’autre. Pour cela, il agit sur les relations, les règles et les contextes qui rendent possibles la coopération, la prise d’initiative et, surtout, le courage.
Chez Enoa, ce constat et cette approche résonnent particulièrement.
Rencontrer Alexandre a été passionnant, pour échanger sur nos convictions respectives et comprendre concrètement comment ce fil rouge, réhumaniser le travail, se prolonge aujourd’hui dans le projet de société des Émergences à l’horizon 2040.
Bonjour Alexandre ! Avant de parler des Émergences, peux-tu te présenter en quelques mots : ton parcours, ce qui t’anime professionnellement et personnellement, et ton rôle au sein de l’association ?
Philosophe de formation, j’ai appris le business sur le terrain. Après un détour par la fusion-acquisition pour le CAC 40, j’ai accompagné plus de 300 start-up au Lab RH, puis je me suis spécialisé dans les scale-up chez Fly The Nest, dont certaines de nos plus belles pépites françaises. Pour être aussi pertinent sur les enjeux économiques que sur les relations humaines, je me suis formé à plusieurs approches du coaching, puis spécialisé en systémie des organisations.
Ce parcours m’a appris à déplacer la question : au-delà de la compétence ou de la motivation des personnes, le contexte leur permet-il réellement d’agir ? C’est là que je situe mon rôle aux Émergences.
Comme directeur général, je pars de notre raison d’être : agir par soi et pour soi, dans un esprit de bien commun. Agir par soi, c’est protéger l’initiative de la centralisation ; agir pour soi, rendre l’engagement réciproque et durable ; le bien commun, tenir le cap et assumer des choix, donc des renoncements. Ma réussite se mesurera au nombre de personnes capables d’agir sans faire de ma fonction un passage obligé. Je suis l’artisan des conditions d’émergence de l’action au service du bien commun. Et j’adore ça.
Comment as-tu découvert Les Émergences ? Qu’est-ce qui, dans le discours ou le projet, a fait « tilt » pour toi au point de t’investir aussi activement ?
Je connais Jérémy depuis l’époque du Lab RH. Nous partageons une conviction : on peut créer de la valeur sans épuiser les personnes qui y contribuent ni le vivant dont on dépend. Aux Émergences, j’ai retrouvé cette question, que je travaille depuis dix ans dans les organisations, portée à l’échelle d’un projet de société. Lors du lancement à l’Assemblée nationale, j’ai eu un coup de cœur pour cet horizon quaternaire. J’ai eu envie de mettre un peu de ma force de vie au service de ce futur souhaitable.
Plus de 200 adhérents nous ont rejoints dans les jours suivants. Mon expérience de l’animation de communautés, au Lab RH et auprès de mes clients, m’avait appris qu’une vision commune ne suffit pas à faire durer l’élan. Il faut pouvoir transformer les envies en projets, et créer un climat où l’on ose proposer comme dire ce qui ne fonctionne pas. J’en ai parlé à Jérémy. Il m’a encouragé à suivre un principe qu’il formule ainsi : « Vous voulez faire quelque chose, faites-le. » Je l’ai pris au mot et j’ai monté la Task Force Coordination.
Comment décrirais-tu Les Émergences en quelques phrases ? Quel est le projet, concrètement, pour quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ?
Les Émergences ? Un chouette endroit où des citoyens lucides sur les crises que nous traversons ont décidé de se réunir pour agir plutôt que de se résigner. Nous travaillons chaque jour à rendre un futur souhaitable plus probable.
Notre manifeste a une image assez juste de ce que nous voulons changer : un arbre abattu vaut souvent plus qu’un arbre vivant. Notre économie sait compter ce qu’elle produit ou extrait, beaucoup moins ce qui permet à la société de tenir debout : transmettre, prendre soin des autres et du vivant, prévenir plutôt que réparer. C’est l’idée du Quaternaire : mieux reconnaître ces contributions, en garantissant d’abord à chacun de quoi vivre dignement.
Pour ne pas en rester à un beau récit, nous avons une boussole : les vingt ODD+, qui prolongent les objectifs de l’ONU jusqu’en 2040. Ils nous aident à penser ensemble le travail, la santé, le vivant ou les technologies, et à voir les choix difficiles entre ces sujets. Puis nous documentons, formons, créons des outils et expérimentons sur le terrain. C’est notre manière d’agir dans le temps long.
L’association est née d’un constat que Jérémy Lamri développe dans son dernier essai : sept des neuf limites planétaires sont déjà dépassées, et beaucoup ressentent une forme de résignation face à ces crises qui s’accumulent. Comment Les Émergences transforment-elles ce constat, plutôt anxiogène, en énergie d’action plutôt qu’en paralysie ?
Face à sept limites planétaires franchies, se sentir impuissant n’a rien d’irrationnel. On voit le danger, mais on ne voit plus où agir. « À quoi bon ? »
Pourtant, j’ai une peur plus grande encore que celle de la fin du monde : voir l’humanité sombrer dans le nihilisme, finir par croire que plus rien ne mérite d’être construit, ni même vécu.
De mes cours de philosophie à Nanterre avec Émilie Hache, où nous travaillions sur l’écologie, j’ai gardé cette idée : raconter la fin du monde ne suffit pas à donner envie de le transformer. Je ne veux ni minimiser les crises avec un optimisme naïf, ni déclarer la partie perdue. La gravité du diagnostic ne dit pas tout de ce que nous pouvons encore faire.
Aux Émergences, nous essayons de rendre ces possibilités concrètes : comprendre les conséquences d’un choix, rencontrer d’autres personnes concernées, prendre sa part d’un projet. Aucun geste ne règle les crises à lui seul. Mais quand on agit avec d’autres, qu’on voit les effets et qu’on ajuste, l’avenir cesse d’être seulement quelque chose qu’on subit.
Le concept d’économie quaternaire est au cœur du projet. C’est quoi exactement, et en quoi c’est différent de ce qu’on entend habituellement sur la transition écologique ou sociale ? Comment reconnaître concrètement une contribution au bien commun qui, aujourd’hui, n’entre dans aucune case ?
L’économie quaternaire part d’un paradoxe : nous savons financer ce qui produit ou répare, beaucoup moins ce qui prévient, transmet, relie ou régénère. Le soin, l’éducation, le lien social et le vivant restent traités comme des coûts, alors qu’ils rendent le reste possible.
Le modèle formalisé par Jérémy repose sur trois piliers : un socle de dignité inconditionnelle, la valorisation du temps contributif, puis le partage des gains technologiques au service des communs. La contribution doit rester volontaire, ne pas remplacer un emploi et ne pas mettre un prix sur toute relation humaine.
Prenons une canicule. Dans un quartier, des habitants s’organisent pour appeler leurs voisins isolés, repérer ceux qui ont besoin d’aide et prévenir les professionnels si nécessaire. Ce n’est ni un emploi de soignant, ni un geste anodin : cette vigilance peut éviter qu’une personne passe entre les mailles du filet. Le Quaternaire propose de reconnaître et de soutenir ce type de contribution volontaire, sans demander aux habitants de remplacer les services publics. Autrement dit, ne pas attendre qu’une crise survienne pour voir la valeur de ceux qui contribuent à la prévenir.
L’association parle aussi beaucoup d’agentivité, cette capacité à agir sur le monde plutôt qu’à le subir. Dans un contexte où l’IA, le changement climatique ou l’instabilité économique donnent à beaucoup un sentiment de perte de prise sur leur propre avenir, comment Les Émergences travaillent-elles concrètement à redonner ce pouvoir d’agir, à l’échelle individuelle ?
Je me méfie un peu de l’idée de « redonner » du pouvoir d’agir : ce pouvoir ne nous appartient pas. Les personnes sont déjà actrices, même lorsque leur situation réduit fortement leurs possibilités. Notre rôle est de rendre ces possibilités plus visibles et plus réelles.
À notre soirée de rentrée, une bénévole a résumé ce qu’elle vivait ici : « Venez comme vous êtes. » Elle pouvait contribuer, faire une pause, puis revenir sans perdre sa place. Mais l’accueil ne suffit pas : on peut vouloir aider et ne pas savoir où agir. La boussole ODD+ permet de repérer un sujet qui nous touche ; ensuite, il faut trouver un groupe, un interlocuteur et une première responsabilité avec une vraie marge de décision. Ce passage de l’envie à l’action reste imparfait chez nous. C’est précisément ce que nous travaillons à améliorer.
Vous vous appuyez aussi sur la prospective, notamment via les ODD+, une version enrichie des Objectifs de Développement Durable de l’ONU. En quoi le fait de se projeter dans plusieurs futurs possibles, plutôt que d’en subir un seul, change concrètement la manière d’agir aujourd’hui ?
En 2015, l’ONU a adopté dix-sept Objectifs de développement durable pour 2030 : des repères communs sur la pauvreté, la santé, l’éducation ou le climat. Aux Émergences, nous les avons retravaillés pour 2040. Nos vingt ODD+ donnent notamment plus de place aux droits du vivant, à la santé mentale, à la culture et à la gouvernance des technologies. C’est notre boussole pour décrire le futur que nous souhaitons, sans oublier que ces objectifs peuvent entrer en tension.
La prospective pose une autre question : qu’est-ce qui pourrait se passer ? Dans 2040, Jérémy présente plus d’un millier de scénarios élaborés avec Boris Sirbey sur une dizaine d’années. Ils sont regroupés en cinq familles : effondrement, dystopie, décroissance consciente, néo-humanisme et métaphysique. Jérémy raconte aussi qu’une partie de cette exploration a été menée dans le cadre de son engagement de réserviste au ministère des Armées, où l’on examine particulièrement les risques. Le nombre de scénarios sombres ne dit donc pas quelle est leur probabilité, et il me semble important de ne pas mélanger avenir probable et avenir souhaitable.
Dans son livre 2040 : 5 futurs possibles et comment s’y préparer, Jérémy envisage plutôt un avenir hybride, où plusieurs de ces tendances coexisteraient. Cela ne nous oblige pas à accepter passivement la trajectoire la plus probable. Parmi les cinq familles, nous voulons favoriser le néo-humanisme, et le Quaternaire est une voie pour lui donner corps.
Pour rendre les choses concrètes, prenons l’IA dans une entreprise. Si elle fait gagner du temps, ce gain peut servir à intensifier le travail, à supprimer des postes, à former les équipes ou à leur donner plus de temps pour coopérer et transmettre. Ce choix ne se fera pas en 2040 : il se fait déjà dans les décisions de direction et le dialogue social, ici et maintenant. Les ODD+ nous aident à regarder ses effets systémiques sur le travail, la santé ou les inégalités.
Voilà pour moi ce que change la prospective : elle ne nous dit pas ce qui arrivera, elle rend visibles les futurs que nos décisions favorisent dès maintenant.
Vous avez développé un outil très concret, le jeu Première Émergence, conçu par Jérémy pour expérimenter la complexité des décisions collectives. Comment fonctionne-t-il, et qu’est-ce qu’il permet de faire vivre ou de faire comprendre qu’un long discours ne permettrait pas ?
Première Émergence, c’est un jeu où vous prenez les commandes d’un pays. Chaque décision fait réagir quatre jauges : souveraineté, économie, environnement et social. Si plus de deux s’effondrent, le pays coule. Impossible, donc, de ne regarder que le sujet qui nous tient le plus à cœur.
Le didacticiel vous met d’emblée dans le bain : une usine chimique emploie 5 000 personnes et menace de délocaliser si les normes environnementales ne sont pas assouplies. Problème : elle pollue la rivière et rend des riverains malades. Vous pouvez sauver l’usine : les jauges économique et sociale montent, mais l’environnement recule. Vous pouvez la laisser fermer : l’environnement progresse, mais l’économie et le social baissent. Ou lui accorder un an de sursis… Là, je vous laisse découvrir ce que produit ce compromis.
Autre dilemme, à l’école : limiter les écrans peut protéger l’attention des enfants. Mais si l’on repousse aussi l’apprentissage du numérique, ceux qui ne peuvent pas l’apprendre chez eux risquent de prendre du retard. À l’inverse, introduire ces outils trop tôt augmente l’exposition aux écrans.
C’est un bon entraînement à la pensée complexe et systémique. On ne décide pas dans l’abstrait : il y a des emplois, des habitants, une rivière, des enfants, des contraintes. On fait un choix, on voit ce qu’il déplace ailleurs, puis on doit en assumer les conséquences. Le jeu fait passer du « moi, je ferais ça » au « voilà ce que ma décision produit ». C’est beaucoup plus difficile, et beaucoup plus formateur. Vous pouvez tester Première Émergence ici.
Les Émergences, c’est une association récente, fondée en mai 2025. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Combien de membres, quelle structuration (Bureau, Conseil d’administration), quels premiers projets lancés ?
En quinze mois, près de 300 adhérents nous ont rejoints et plus de 60 bénévoles ont contribué dans sept groupes de travail. Ils ont écrit notre manifeste, documenté les vingt ODD+ et produit deux Carnets : l’un sur le changement de civilisation, l’autre sur le travail. Le groupe Plaidoyer travaille maintenant à traduire le Quaternaire en propositions concrètes, que les partis qui le souhaitent pourront reprendre pour nourrir le débat de 2027.
Nous avons aussi créé Première Émergence, lancé la plateforme ODD+ et développé IODDA, notre assistant IA pour rendre ces connaissances accessibles. La plateforme permet déjà de repérer les objectifs qui nous parlent ; un annuaire doit bientôt aider à trouver les organisations auprès desquelles agir. Strasbourg a ouvert la voie pour les Émergences locales, Marseille prépare la suite, et nous voulons en voir naître d’autres.
Ces réalisations appartiennent d’abord aux bénévoles, au Conseil d’administration, aux anciens membres du Bureau et à Karin, à qui je succède comme directeur général. Merci à eux pour leur engagement : si nous avons avancé aussi vite, c’est à eux tous que nous le devons.
Le nouveau Bureau réunit huit personnes. D’ici mars 2027, notre défi est de faire émerger d’autres porteurs de projets et de lancer des expérimentations, sans perdre notre indépendance. Dans un an, j’aimerais pouvoir raconter non seulement ce que nous avons produit, mais ce que cela a changé concrètement, et qu’on arrête de me dire, même gentiment, que nous ne sommes qu’un think tank. Nous avons creusé les fondations ; il faut maintenant construire au-dessus.
Tu coordonnes beaucoup de sujets au sein de l’association. Comment fonctionne le collectif au quotidien, très concrètement ? Comment s’organise la décision entre bénévoles, quand l’un des principes fondateurs du mouvement est justement de « rendre la politique aux citoyens » ?
Notre fonctionnement évolue avec l’association. Je n’aurais probablement pas donné la même réponse il y a trois mois. Aujourd’hui, le Conseil d’administration veille à notre mission et au cap de long terme. Le Bureau réunit huit bénévoles très engagés : il choisit les priorités et arbitre ce qui engage l’ensemble de l’association. Sept groupes de travail font avancer les projets avec une communauté de plus de 60 bénévoles qui ont contribué depuis le lancement. Chaque groupe choisit sa manière de travailler ; notre effort est de rendre plus clair ce qu’il cherche à produire, qui porte la suite et où une décision doit être prise.
Nous essayons de faire vivre notre raison d’être dans cette organisation même. Agir par soi, c’est pouvoir choisir son terrain, proposer et prendre des responsabilités sans demander la permission pour chaque geste. Agir pour soi, c’est pouvoir doser son engagement, faire une pause et revenir, mais aussi y trouver quelque chose pour soi : des rencontres, des compétences, le plaisir de se sentir utile. Agir dans un esprit de bien commun, c’est choisir ensemble ce sur quoi nous mettons notre énergie, et accepter de différer certaines idées, même bonnes.
Mon mandat, avec le Bureau, est de rendre tout cela praticable. Notre critère d’échec est simple : si tout finit par remonter à huit personnes ou passer par moi, nous aurons centralisé au lieu de faire émerger. Nous devons encore progresser sur la clarté des décisions et le retour fait à quelqu’un quand sa proposition n’avance pas. « Rendre la politique aux citoyens », pour nous, c’est permettre aux personnes de comprendre les choix collectifs, d’y contribuer et d’y peser réellement. Nous devons commencer par appliquer cette exigence chez nous.
Les Émergences ont trois grands axes : formations citoyennes, recherche-action et rénovation du débat public. Lequel te tient le plus à cœur, et pourquoi ? Peux-tu nous donner un exemple concret de projet mené sur cet axe ?
Des trois axes, la rénovation du débat public me tient particulièrement à cœur. On demande aux citoyens de choisir l’avenir du pays, mais les idées susceptibles de le transformer restent dispersées entre rapports, programmes et initiatives locales. Beaucoup ne parviennent même pas jusqu’au débat.
Après l’écriture de notre manifeste le groupe plaidoyer planche sur la traduction de notre vision du quaternaire en propositions politiques que chacun pourra examiner, discuter et contester, quelles que soient ses convictions. Rendre la politique aux citoyens, pour nous, c’est nourrir leur capacité de jugement, pas leur dire pour qui voter.
Ce n’est qu’un début. Nous préparons une suite très concrète à ce travail. J’aimerais beaucoup vous la montrer, mais je vais garder encore un peu la surprise.
Quel lien fais-tu entre ce projet de société et le monde du travail ? En quoi Les Émergences interpellent-elles aussi les professionnels des RH et du recrutement, dans leur manière de penser la valeur du travail, la contribution ou le sens ?
Le travail n’est pas une parenthèse à côté du projet de société. C’est là que nous passons une grande part de notre temps, que nous gagnons notre vie et que nous apprenons à faire avec les autres. Dire à quelqu’un « trouvez du sens » alors qu’il ne peut pas payer son loyer ou qu’il rentre épuisé, c’est passer à côté du problème. Un futur souhaitable doit être vivable aussi pendant les heures de travail.
Pour les professionnels RH, le Quaternaire pose une question simple : que valorise réellement votre organisation ? Une personne qui transmet son métier, prévient un accident ou ose signaler une décision qui met son équipe en difficulté crée de la valeur, même si cela n’apparaît ni dans son intitulé de poste ni sur sa fiche de paie. À l’inverse, une équipe peut atteindre ses objectifs ce trimestre en s’épuisant et perdre, pour la suite, sa capacité à apprendre ou à coopérer.
L’IA rend ce choix immédiat. Prenons une équipe RH qui utilisait beaucoup de temps pour analyser un baromètre de qualité de vie au travail. En accélérant cette analyse avec l’IA, elle a pu aller davantage sur le terrain, comprendre ce que les chiffres ne disaient pas et donner une suite plus utile à l’enquête. Le même gain aurait pu servir à traiter plus de dossiers ou à réduire les effectifs. Et s’il est aussitôt rempli de réunions, d’interruptions et de contrôle, le temps libéré n’existe plus vraiment. La question pour les RH et les dirigeants est donc : que choisissons-nous de faire de cette capacité, et vers quoi accompagner les personnes touchées ?
Ce qui compte, ce n’est pas seulement de gagner du temps, mais ce qu’on rend possible avec lui : aller écouter les équipes, prévenir plutôt que réparer, donner aux personnes dont le métier change les moyens d’apprendre et de trouver leur place. Reconnaître ces contributions ne doit pas devenir une manière de demander davantage de travail invisible ou gratuit. L’emploi apporte un salaire et des droits qu’il faut préserver. L’enjeu est de faire tenir ensemble valeur économique, santé des personnes et qualité des liens.
Quels sont les principaux freins que vous rencontrez aujourd’hui, qu’ils soient culturels, organisationnels ou liés à la jeunesse de l’association, et comment Les Émergences comptent-elles les dépasser dans les mois qui viennent ?
Cet été, nous avons mis en regard deux enquêtes distinctes. Parmi les 17 bénévoles ayant répondu à un retour d’expérience, 16 veulent poursuivre, mais 10 seulement estiment avoir réellement contribué. Dans mon enquête sur le fonctionnement de l’association, menée auprès de 47 personnes, 33 trouvent du sens à leur engagement, mais 22 ne savent pas précisément où agir. Chez ces répondants, l’envie est là. Notre difficulté est de lui donner une première action claire, puis une suite.
Vu de l’extérieur, nous pouvons encore ressembler davantage à un laboratoire d’idées qu’à un mouvement dont les expérimentations se voient sur le terrain. Après quinze mois, la critique est recevable. Nous voulons maintenant que davantage de bénévoles, au-delà du Bureau, puissent prendre un projet en main et le mener jusqu’à une réalisation. Strasbourg ouvre la voie, Marseille se prépare. Si vous me réinvitez dans un an, j’aimerais pouvoir raconter trois projets qui auront changé, même modestement, la vie de citoyens.
Si un DRH, un RRH ou un manager qui nous lit se dit « c’est inspirant, mais concrètement, qu’est-ce que ça change pour moi demain matin », que lui répondrais-tu ? Qu’est-ce que l’économie quaternaire et l’agentivité viennent bousculer très concrètement dans les pratiques RH : le recrutement, la marque employeur, la façon de reconnaître et valoriser les contributions des collaborateurs ?
Les professionnels RH sont en première ligne et c’est à eux de prendre et/ou parfois de subir ces décisions. J’ai beaucoup de respect pour ce qu’ils doivent tenir au quotidien car il y a peu de fonctions prises dans autant de paradoxes, et je ne prétends pas connaître leur métier à leur place. Je peux modestement apporter mon regard de systémicien expert des relations humaines et ma connaissance du Quaternaire.
Si une équipe introduit l’IA, par exemple : qu’est-ce que cela change dans le travail ? Qui bénéficie du temps gagné, qui supporte les nouvelles contraintes, et les personnes concernées peuvent-elles peser sur ces choix ?
Le Quaternaire ajoute une question : que faisons-nous de ce qui permet au collectif de tenir, comme la transmission, l’entraide ou la prévention ? Quand on recrute ou qu’on reconnaît quelqu’un, ces contributions sont-elles visibles ? Et si on dit les valoriser, leur donne-t-on une place dans le temps de travail, sans en faire une obligation gratuite ? Sinon, les mêmes personnes finissent par porter ces activités indispensables en plus de leur travail, jusqu’à s’épuiser. Une organisation qui atteint ses objectifs en épuisant ses équipes consomme son avenir.
C’est aussi là que la marque employeur se vérifie : dans l’écart éventuel entre l’autonomie promise et les décisions que les personnes peuvent réellement prendre. Je serais heureux d’examiner ces questions avec des professionnels RH, depuis leurs contextes.
Si quelqu’un lit cet article et se dit « je veux m’impliquer », quelles sont les prochaines étapes concrètes pour rejoindre Les Émergences ?
La première étape consiste à adhérer, à partir de 10 euros par an, pour soutenir le mouvement et préserver son indépendance. Une fois membres, celles et ceux qui veulent aller plus loin peuvent remplir notre formulaire bénévole. Un échange avec notre équipe d’accueil permet ensuite de trouver une contribution utile et compatible avec leur disponibilité.
On peut aussi commencer sans devenir bénévole : jouer à Première Émergence, découvrir les vingt ODD+ sur la plateforme, utiliser la boussole ODD+ pour repérer les sujets qui nous touchent ou interroger IODDA. Il existe plusieurs portes d’entrée. L’engagement n’a pas besoin d’être total pour être réel.
Le mot de la fin : quel message aimerais-tu adresser à celles et ceux qui se sentent aujourd’hui impuissants face aux transformations du monde ?
Ce sentiment d’impuissance n’est pas nécessairement un manque de courage. Il peut être une réponse lucide à des problèmes immenses quand les chemins d’action sont invisibles. On ne rend pas les gens courageux par injonction. On crée des contextes où agir redevient possible, utile et soutenu.
Ne cherchez pas à porter le monde seul. Trouvez le sujet qui vous fait vibrer, le collectif où votre contribution sera reçue et une première action possible. Allez-y avec lucidité, mais aussi avec joie. Une action réussie en rend souvent une autre possible. C’est ainsi que le courage circule et que la résignation recule. Aux Émergences, la porte est ouverte à celles et ceux qui veulent rallumer quelques étoiles avec nous.….
Merci encore pour ton temps, Alexandre !
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